Pascal Charpentier Pas de commentaire

Il y a quelques semaines, Michael Burry, incarné par le personnage principal du film « The Big Short », a fait une sortie remarquée lorsqu’il a annoncé qu’il y aurait actuellement une bulle dans l’investissement indiciel. Pour votre information, il faut souligner que Burry fut l’un des rares qui ait saisi l’ampleur de la bulle des prêts hypothécaires de mauvaise qualité aux États-Unis et qui ait su en tirer partie. Sa grande réputation dans le domaine a fait que ses récents propos ont eu l’effet d’une bombe.

De quoi s’agit-il ? L’investissement passif indiciel consiste à investir dans des fonds négociés en bourse qui ont pour mandat de distribuer le capital des investisseurs de façon proportionnelle dans l’ensemble des titres inscrits dans un indice, souvent l’indice Standard & Poors 500 (réunissant les 500 plus grosses compagnies de la bourse américaine). Ce type de placement suit le rendement moyen de l’indice sans essayer de le surpasser, et se veut moins risqué du fait de sa grande diversification.  Suite au choc traumatique de la dernière crise, et étant donné le rendement anémique actuel des obligations, la popularité des fonds indiciels n’a cessé de croître dans la dernière décennie, à un point tel qu’actuellement, la majorité des nouveaux investissements dans les marchés seraient faits grâce à ce véhicule passif, créant l’équivalent d’un dragage des marchés financiers.

Un élément important à comprendre est que le classement des compagnies dans l’indice se fait en fonction de la capitalisation boursière de chaque compagnie, c’est-à-dire son nombre d’actions multiplié par son prix. Si un titre devient couru à la bourse et que la loi de l’offre et de la demande fait monter le prix de son action, il en découlera que sa capitalisation boursière va augmenter aussi, même si son chiffre d’affaire, ses bénéfices et autres fondements restent les mêmes. Par conséquent, elle occupera un pourcentage plus élevé dans l’indice, obligeant tous les gestionnaires de fonds indiciels à réduire d’autres positions qui occupent maintenant logiquement un pourcentage moins élevé de l’indice. Or si la demande pour ces derniers titres baissent, leur valeur va baisser aussi, et par le fait même leur capitalisation boursière, créant un cercle vicieux qui accentue encore davantage l’écart dont elles sont victimes. C’est comme un chien qui court après sa queue : les compagnies sur-évaluées deviennent encore plus sur-évaluées, et celles sous-évaluées deviennent encore plus sous-évaluées.

En réalité, l’investissement indiciel ne crée pas d’écarts entre les sociétés, mais il tend à accentuer les écarts déjà présents. Dans les faits, plusieurs grosses compagnies de technologie ont bénéficié d’un vent de popularité dans les dernières années, qui a été accentué par l’effet indiciel. C’est donc elles qui ont été projetées à des ratios cours/bénéfices très élevés. C’est ce qui fait que bien qu’il y ait 500 compagnies dans l’indice, une compagnie comme Microsoft occupe à elle-seule 4,3% de l’indice et que son cours/bénéfice ait grimpé à 29 fois. Est-ce que les investisseurs qui cherchent à diversifier leur placement se rendent compte que la grosse partie de leur placement est disproportionnellement centralisé dans quelques compagnies sur-évaluées ?

L’effet exponentiel sur les valorisations des grandes capitalisations : conséquence de la popularité de  l’investissement indiciel

Source : Unclestock

En prenant toutes les compagnies de l’indice Standard & Poors et en les classant selon leur capitalisation boursière, il ressort un constat frappant : plus la capitalisation boursière des compagnies est grande, plus leur cours/bénéfice est élevé. Comme vous pouvez voir dans le graphique, le phénomène est encore plus percutant pour les plus petites compagnies de l’indice. Le tableau nous montre que le cours-bénéfice des méga-capitalisations serait du double par rapport à celui des petites capitalisations, ce qui n’est pas un phénomène normal.

À la lumière du graphique, on doit concéder à monsieur Burry qu’il a vu juste à l’effet que l’investissement passif est en train de créer une distorsion dangereuse exponentielle, qui n’est pas durable dans le temps. Il faut prévoir qu’éventuellement la situation s’inversera. Lorsqu’une grande partie des investisseurs décideront de changer leur approche, cela mettra alors beaucoup de pression baissière sur la valeur des titres des grandes capitalisations. En contrepartie, cette distorsion a créé une multitude d’occasions à saisir sur le marché, principalement sur les petites et moyennes capitalisations.

En conclusion, acheter l’indice S&P 500 en ce moment, c’est payer un peu moins cher pour acheter quelque chose de beaucoup trop cher.

Pour ceux qui aimeraient aller plus loin, je vous invite à consulter la plate-forme de recherche « Google Trends » ( https://trends.google.ca/trends/?geo=CA ) qui est gratuite et fort épatante. Lorsque vous inscrivez un mot dans le moteur de recherche, il apparaît des graphiques de tendances historiques et une répartition géographique planétaire selon la tendance. En inscrivant « passing investing » (investissement passif) ou « indice investing » (investissement indiciel), vous serez surpris par les résultats éloquents qui apparaîtront. On voit qu’en peu d’années, la tendance de l’investissement indiciel serait passée de 25% à 75%.


Image au haut de l’article: Le Combat de Carnaval et Carême est un tableau peint à l’huile par Pieter Brueghel l’Ancien en 1559, qui représente une lutte (festive et symbolique) traditionnelle de l’époque, où deux chars et deux personnages étaient chargés d’incarner le contraste entre deux thèmes : le mardi gras (= Carnaval, c’est-à-dire étymologiquement « adieu à la viande ») et le mercredi des Cendres (= Carême, où seule la consommation de poisson était autorisée). Ces deux défilés rivaux devaient finalement s’affronter : le tableau dépeint le moment où ils vont croiser leurs lances respectives, sur une place du marché très animée.