Pascal Charpentier

Sur la Route de la Gaspésie

La semaine dernière, alors que ma conjointe et moi roulions sur les routes de la Gaspésie afin d’aller faire une série de rencontres d’affaire dans ce secteur, elle m’a posé des questions pertinentes sur la finance que je voulais vous partager. Nous parlions de la compagnie Bed Bath & Beyond et je lui faisais la démonstration mathématique à l’effet qu’au rythme actuel où la compagnie rachetait ses actions, il n’y en aurait plus d’ici 5 ans et demi, ce qui est impossible. La raison pour laquelle la compagnie peut en racheter autant et aussi rapidement avec ses profits s’explique par le fait que la compagnie se transige en ce moment à 8 fois les profits, ce qui constitue une réelle aubaine, compte tenu que le marché américain se transige actuellement en moyenne à 17 fois les profits. Voici un résumé de notre conversation.

Mon épouse: Si la compagnie continue à racheter ses actions au rythme actuel, le nombre d’actions va diminuer et donc, les profits par action vont augmenter. C’est ça ?

Moi: Oui, c’est exactement ce qui va arriver.

Mon épouse: Mais comment ce phénomène va faire augmenter le ratio cours/bénéfice ? Il me semble que mathématiquement, ça le fait plutôt baisser…

Moi: C’est une très bonne constatation. En effet, tant que le prix de l’action ne monte pas, le ratio cours/bénéfice va continuer de baisser à court terme.

Mon épouse: Et alors… qu’est-ce qui va le faire monter ?

Moi: Dans l’absolu, il n’y a aucune certitude que le ratio cours/bénéfice va augmenter, mais un ratio de 15 fois les bénéfices est une norme qui correspond à une moyenne historique pour une entreprise moyenne avec un taux de croissance normal. Le ratio cours/bénéfice bouge constamment et le marché est inefficace pour payer de façon rationnelle le prix des compagnies en fonction des fondements de la compagnie, dans lesquels les bénéfices jouent un rôle important. Ce n’est pas un ordinateur qui décide du prix des actions, ce sont des humains, avec leurs émotions et leurs croyances du moment. Cependant, si les bénéfices par action montent, ce qui est le cas lors d’un rachat massif d’actions par la compagnie, et que le prix de l’action ne réagit pas immédiatement, la tension créée par la baisse du cours/bénéfice va tôt ou tard pousser le prix de l’action vers le haut pour rétablir l’équilibre du ratio cours/bénéfice, qui est de plus ou moins 15 fois dans le cas de la compagnie qui nous concerne. Ce phénomène arrive souvent de façon soudaine après que la tension se soit accumulée, et c’est là qu’on peut assister à l’explosion de la valeur des actions.

Mon épouse: Et qu’est-ce qui détermine cette norme de 15 fois ?

Moi: C’est une moyenne qui est différente pour chacune des compagnies. Elle est habituellement autour de 15 fois les bénéfices, mais il faut aussi examiner la moyenne historique de la compagnie, la moyenne historique du secteur, etc. Chaque compagnie a ses particularités qui vont déterminer quel est le ratio qui constitue sa zone d’équilibre. À la base, il y a toutefois un lien historique entre le cours/bénéfices moyen et le taux d’intérêts. Plus les taux sont élevés, moins le marché va payer un cours/bénéfice cher. Et plus les taux sont bas, plus le ratio cours/bénéfice va avoir tendance à monter.

Mon épouse: En ce moment, les taux d’intérêt sont très bas, donc les ratios cours/bénéfices devraient être élevés ?

Moi: Pourtant, avec une moyenne de 17 fois les bénéfices, ils sont à peine plus élevés que la moyenne historique, ce qui veut dire que les ratios cours/bénéfices actuels ne reflètent pas les bas taux d’intérêt historiques que nous avons.

Mon épouse: Si les taux d’intérêts montent, est-ce que ça nous rend vulnérables comme investisseurs ?

Moi: Normalement, quand les taux d’intérêt montent, ça fait baisser les marchés, mais comme le marché n’a pas vraiment actualisé le contexte de bas taux d’intérêts actuels, cela crée une zone tampon de hausse de taux d’intérêt où ceux-ci peuvent monter sans que cela affecte la mathématique des cours/bénéfices.

Mon épouse: Dans le cas de Bed Bath & Beyond, puisque le ratio cours/bénéfice est déjà bas, est-ce le prix de l’action va quand même baisser si les taux d’intérêt se mettent à monter?

Moi: Tout est possible à court terme, mais rendus à ces ratios de rendement déjà déprimés, il y a en effet moins de marge mathématique pour que le marché fasse descendre le ratio cours/bénéfices encore davantage.

Mon épouse: Et quand les bénéfices d’une compagnie montent, pourquoi le prix de son action ne monte pas automatiquement ?

Moi: Normalement, il devrait y avoir un lien direct. Si la compagnie génère plus de profit, elle devrait valoir plus instantanément. C’est mathématique. Mais cette année, par exemple, on a vu des compagnies dont les bénéfices ont monté de façon considérable, mais dont le prix de l’action a baissé. Le marché ne suit pas toujours en direct ce qui se passe dans chacune des compagnies. Sur le moment, il a plutôt tendance à être influencé par l’ambiance du moment, les anticipations dans un secteur d’activités et les peurs des investisseurs constamment stimulées par une macro économie anémique, ce qui fait qu’il est à court terme insaisissable et non rationnel. Mais il finit toujours à moyen terme par reprendre la place où il doit être. C’est une question d’équilibre. Un investisseur avisé a tout intérêt à détecter les compagnies dont le ratio cours/bénéfice est en retard par rapport à la norme où il devrait être.

Mon épouse: Mais alors, si c’est un investissement intéressant, pourquoi ce n’est pas tout le monde qui choisit d’investir dans une bonne compagnie qui a un ratio cours/bénéfice bas ?

Moi: Parce que ce genre d’investissement demande de la patience à une époque où tout le monde veut des résultats immédiats. Mes actions de Uniselect, par exemple, n’ont pas bougé dans le compte pendant 3 ans. Le titre a ensuite monté de 150% en quelques mois. Ça fait un rendement composé de 25 à 30% par année sur 3 ans, ce qui est extraordinaire. Mais les gens ont rapidement l’impression qu’une compagnie ne vaut pas grand chose quand le titre ne bouge pas durant plusieurs mois. Pourtant, toutes les statistiques montrent que l’investissement valeur est de loin le plus payant… à la condition d’être capable de garder son plan de match jusqu’au bout.

Mon épouse: Si je te comprends bien, tout est une question de bonne mesure et de patience…

Moi: Tu ne pouvais pas mieux résumer la base de ce qu’est un bon investissement valeur.

Bed Bath & Beyond est une compagnie dans la vente au détail, secteur qui passe par une période d’ajustement important depuis l’expansion des Amazon de ce monde. Cette compétition a fait baisser les marges de profits de la compagnie, car elle doit assumer en ce moment les frais d’expédition de ses ventes en ligne afin d’être compétitif, la compagnie a maintenu sa base de profits en augmentant son chiffre d’affaires. Cela étant, il n’y donc aucune certitude que ses profits vont augmenter ou se maintenir dans l’avenir.