Pascal Charpentier

Lorsque les marchés frôlent le monde imaginaire

Au printemps 1955, la peur des marchés financiers est de retour. Après que la bourse eut fracassé le précédant sommet de 1929 et que les marchés aient progressé de façon spectaculaire au cours des deux dernières années, les inquiétudes sont ravivées et la peur d’une nouvelle crise s’empare des investisseurs.  De plus, une recherche du célèbre économiste John Kenneth Galbraith sur la crise de 1929 vient nourrir ce climat d’incertitude. Les politiciens, qui cherchent à être rassurés, mandatent le comité sénatorial sur les banques est les devises de mener une grande enquête sur les marchés financiers. Benjamin Graham est demandé pour éclairer le comité sur la situation des marchés. Ce dernier a un très long entretien avec le comité, dont je vais ici vous résumer certains passages intéressants :

Président du comité : « Vous qui avez connu beaucoup de succès dans les placements, comment expliquez-vous ce qui se passe présentement sur les marchés ? »

Benjamin Graham : « Souvent, ce sont les émotions humaines plus que les données économiques ou financières des compagnies qui font bouger les marchés. Et aucune règle particulière ne mentionne jusqu’à quand une tendance, (bonne ou mauvaise), peut se poursuivre.

-Comment expliquez-vous que vous ayez connu du succès dans un tel environnement ?

-Pour connaître le succès, il faut appliquer des principes fondamentaux solides et persister dans toutes sortes de marchés. Dans notre firme, nous mettons l’emphase sur l’achat de situations spéciales ou des compagnies qui se transigent en-dessous de leur valeur intrinsèque.

(…)

-Pourriez-vous nous expliquer ce que vous entendez par situation spéciale ?

-Il y a plusieurs exemples de situations qui peuvent créer une mauvaise évaluation des prix. Cela peut venir entre autre du fait que les gens ont une mauvaise opinion d’un secteur ou d’une compagnie. Les joueurs du marché naviguent dans un territoire de perceptions, ce qui laisse un large éventail d’opinions et de manières d’évaluer une compagnie ou un secteur. Des opinions non fondées ajoutées à des esprits spéculatifs créent un spectre très large de prix qui est amplifié par l’optimisme ou le pessimisme ambiant.

(…)

-Lorsque vous trouvez une situation spéciale dans laquelle vous pouvez payer 10$ quelque chose qui en vaut 30$, vous ne pouvez pas réaliser votre gain tant que les autres investisseurs n’auront pas réalisé que l’action vaut 30$. Alors, pouvez-vous nous expliquer comment cela finit-il par se matérialiser ?

-C’est un peu le mystère de notre métier. Mais par expérience, je sais que le marché, d’une manière ou d’une autre, finit toujours par rattraper la valeur intrinsèque d’une compagnie. Celle-ci n’a rien à voir avec le mouvement qu’il peut y avoir sur un titre ou sur le marché. La valeur d’une action est une relation entre son prix, ses profits, son dividende, sa croissance et, dans une moindre mesure, la valeur de ses actifs.

imaginaire2

Bien que la méthode valeur surperforme en moyenne les marchés, il y a des périodes où c’est l’inverse qui se produit, comme celle que l’on vit depuis quelques années, et comme ce fut aussi le cas à la fin des années 90 dans la bulle des technologies. À cette époque, le marché n’avait d’yeux que pour ce secteur et les titres  de valeur étaient laissés pour compte. Comme nous pouvons le constater dans le graphique ci-joint, c’est la correction des titres technologiques qui a inversé la situation en mars 2000. Il y a définitivement un lien à faire avec la période actuelle. Actuellement, les marchés sont tombés en amour avec les soi-disant titres du futur. On peut bien admettre que Tesla a révolutionné la voiture électrique, mais de là à payer 60 milliards pour une compagnie qui fabrique seulement 80 000 voitures par année et qui perd 700 millions par année, il y a une réflexion à avoir… Comme Graham l’explique dans son exposé au sénateur, l’optimisme démesuré crée une distorsion et c’est ce que nous voyons aussi en ce moment. Quelques gros joueurs qui sont sur les radars, comme Amazon, se transigent à plus de 150 fois les bénéfices. Comme le spécifiait le grand gestionnaire immobilier américain Sam Zell dans le Barron’s du 17 juin dernier au sujet d’Amazon, « au prix actuel de l’action, le marché assume que dans 10 ans, la compagnie représentera à elle seule 25% de toute l’économie américaine, ce qui est tout simplement impossible ».

Il y a actuellement des secteurs en grosse déprime, comme tout ce qui touche à l’automobile ou au secteur de la vente au détail. Les opportunités sont là, déguisées en situations qui semblent dramatiques. Pourtant, dans plusieurs cas, les fondements continuent de s’améliorer mais le marché néglige d’ajuster sa perception. C’est dans ces moments que le marché nous offre des balles parfaites pour produire des coups de circuit. Mais pour les frapper, ces balles, il faut ouvrir les yeux !

Photo du haut: Benjamin Graham et General R.E Wood  président de Sears au comité sénatorial sur les banques et les devises de 1955