Pascal Charpentier

Un investissement valeur: Il se trouve souvent où on ne veut pas regarder

Il y a 3 ans, un de mes clients m’a demandé de lui acheter des actions d’Air Canada. Je dois avouer que juste le nom de la compagnie m’a plongé dans l’inconfort. Le souvenir de sa retentissante faillite de 2002 est remonté à ma mémoire, ajouté à un historique lamentable de mauvaise gestion et de mauvais service à la clientèle.  Additionner à cela les nombreux commentaires vitrioliques de Warren Buffet sur le secteur de l’aviation, comme celui où il a dit qu’il espérait être vacciné à vie contre l’idée d’investir dans les compagnies aériennes. Encore récemment, dans sa lettre financière de 2013, Buffet était catégorique : « Les investisseurs ont englouti leur argent dans les compagnies aériennes et dans les compagnies manufacturières d’avions depuis 100 ans avec des résultats désastreux ». Vous conviendrez avec moi qu’il n’y avait rien pour éveiller un quelconque intérêt à investir dans les compagnies aériennes.

Le titre se transigeait alors à 16 fois ses bénéfices, ce qui me semblait bien évalué. À mon grand bénéfice, tous mes préjugés n’ont pas réussi à altérer l’enthousiasme de mon client, qui a tout de même fait l’acquisition d’un bloc important d’actions d’Air Canada, à 11,74$, à la fin de l’année 2014. En effet, cet investissement m’a amené à suivre les résultats financiers de la compagnie à chaque trimestre. C’est au début de l’année 2016 que les résultats financiers de l’avionneur canadien m’ont fortement impressionné. Ironiquement, pour mon client, cela correspondait également à un moment où le titre a fait un plongeon dramatique jusqu’à 7$. Malgré des bénéfices spectaculaires, le titre est resté sous la barre des 9$ jusqu’en octobre de cette même année. Au cours de cette période, les rôles se sont inversés. La léthargie du titre a amené le client à perdre confiance dans son placement, alors que je me suis surpris à l’encourager à rester dans le titre, impressionné par les bénéfices haussiers de la compagnie. Devant ces résultats, découlant d’un plan de match méticuleux du talentueux président Calin Rovinescu en poste à ce titre depuis avril 2009, je me suis mis à proposer le titre.

Puis arrive une nouvelle comme une bombe dans ma réalité : Warren Buffet, celui qui avait dit à la blague qu’il faudrait inventer une ligne 1-800-Air-Aholic pour l’empêcher d’investir dans le secteur de l’aviation, venait d’investir des milliards dans les 4 plus grandes compagnies américaines de ce secteur. Cette nouvelle fut un mélange de choc et de confirmation sur mon analyse. Ce que j’avais constaté dans les résultats hors normes d’Air Canada se confirmait. La compagnie se transigeait alors à moins de 4 fois ses bénéfices. À ce stade de rentabilité, nous bénéficiions d’une marge de sécurité extraordinaire pour les volets de la compagnie plus difficiles à connaître. Même si les profits venaient à réduire, l’investissement demeurerait intéressant. Ce n’était qu’une question de temps avant que le titre ne s’envole. Finalement, c’est ce qu’il a fait dans les dernières semaines, passant de 13$ à 20,50$. ( + 58%)

La leçon de cette histoire est que lorsqu’un titre se transige à un prix vraiment trop bas, il ne reste pas là éternellement. Et ce qui est arrivé à Air Canada va certainement arriver également à de nombreux autres titres qui se transigent actuellement à des ratios de rendement qui n’ont tout simplement aucun sens. Un des grands défis de l’investissement valeur est de surmonter ses préjugés ou les préjugés du marché car les aubaines peuvent se retrouver dans des secteurs laissés pour compte. C’est ce qu’on apprend à regarder investir Warren Buffet, qui a toujours la capacité d’analyser les compagnies non pas avec des vieilles croyances ou opinions préconçues mais avec les vrais chiffres. En effet, lorsque les performances financières donnent raison à une compagnie et confondent vos perceptions, il faut avoir le bon sens pour le reconnaître. De plus, lorsque vous êtes appuyé par des résultats spectaculaires, cela vous permet de jongler avec certaines incertitudes, comme ce fut le cas avec Air Canada. En conclusion, nous sommes actuellement dans un monde financier rempli de spécialistes et d’experts sur des compagnies , des industries ou des indices, mais qui sont souvent prodigues pour évaluer la valeur d’un investissement.