Pascal Charpentier

Lorsqu’on ne peut mesurer

Cela devrait être une règle d’or en finance : ne jamais investir dans quelque chose dont vous ne pouvez pas mesurer la valeur. Pourtant, malgré toutes les histoires passées de bulles financières, anciennes et récentes, nous nous retrouvons encore à naviguer dans des stratosphères de spéculation rarement vues. En effet, nous vivons actuellement un phénomène de marché qui dépasse l’entendement : celui du Bitcoin. Voilà ce qui arrive lorsque des humains décident d’aimer quelque chose et de payer n’importe quel prix pour en avoir! Comment est-il possible de mesurer la valeur d’une monnaie basée sur du vent ? C’est tout simplement impossible.

Lorsqu’un véhicule financier monte autant, il est normal que cela attire une pléiade de spéculateurs et, comme l’a si bien imagé Benjamin Graham, « les marchés sont à court terme des machines à voter ». En ce moment, ils votent pour tout ce qui est populaire. À la vitesse que le jeton s’est apprécié dernièrement, on doit reconnaître qu’elle est en tête au niveau de la célébrité. Cependant, cela ne semble pas impressionner Warren Buffett, qui tenait ses propos le 26 octobre dernier pour Reuters au sujet de Bitcoin : « Vous ne pouvez pas avoir une entreprise où on invente une devise sur de l’air et penser que les gens qui l’achètent sont vraiment intelligents. »

pc1

Malgré les nombreuses mises en garde, le phénomène s’accentue. Cela pourrait s’expliquer entre autre par le fait que des réseaux de crimes organisés s’en servent pour blanchir leur argent puisqu’il n’y a pas encore de surveillance gouvernementale. Et comme les États-Unis ont manifesté leur intérêt pour légiférer les crypto monnaies, il y a peut-être actuellement un sentiment d’urgence pour ceux qui veulent convertir des liquidités dans le système avant que les gouvernements ne légifèrent.

Il faut tout de même reconnaître la technologie révolutionnaire d’encryptage Blockchaine derrière Bitcoin. Cette dernière permet aux utilisateurs du système de retracer toutes les transactions qui ont eu lieu. Elles ont été gravées dans une suite de chaînes qui donne accès à tout l’historique de la structure. Pouvez-vous imaginer la révolution qu’implique un tel système qui garde tout en mémoire depuis le début ? Cette technologie va certainement éventuellement bouleverser les paramètres auxquels nous sommes habitués. Grâce à elle, les banques pourraient retracer tous les flux monétaires, les gouvernements pourraient avoir accès à tout ce qui se passe avec chacun de leurs dollars, et en santé, les médecins pourraient connaître tout l’historique médical de leurs patients.

Bien que nous soyons en présence d’une innovation importante, est-ce que cela justifie que le prix de chaque Bitcoin soit passé de 0.39 $ à 20,000 $ US en l’espace de 7 ans ? Le parallèle avec la crise de la tulipomanie hollandaise du 17e siècle et avec la débande du papier-monnaie de la France du 18e siècle a de quoi surprendre.

pc2

De 1634 à 1637, on a vu en Hollande un engouement sans précédant pour les bulbes de fleurs de tulipe, ce qui a fait propulser le prix d’un seul bulbe à la somme de 15 années de salaire d’un ouvrier qualifié. Quant à la crise du papier-monnaie de 1720, elle tire son origine d’une crise de dettes à la fin du règne de Louis XIV. Pour s’en sortir, le régent du royaume, Philippe Orléans, s’est laissé convaincre par l’Écossais John Law de mettre en place un nouveau système monétaire qui utiliserait le papier-monnaie plutôt que des espèces métalliques. Le but était d’accélérer et de stimuler le commerce et les échanges, une idée avant-gardiste et précurseuse, mais qui s’est mal terminée. Le papier était émis par une compagnie privée, la Banque Générale, qui s’adonnait aussi par sa filiale à des activités coloniales en Louisiane. Dès 1718, une frénésie a commencé à s’installer à Paris autour des actions de cette compagnie, qui promettait des rendements mirobolants à ses actionnaires reliés aux profits que la nouvelle colonie de la Louisiane rapporterait, et la spéculation s’est emparée des actions de la compagnie. Puis la bulle a éclaté en 1720, quand les nouvelles non-florissantes de la nouvelle colonie sont arrivées. En effet, la compagnie perdait de l’argent au lieu d’en faire. Un mouvement de panique s’en est suivi et les actions se sont effondrées, contaminant la confiance des gens envers la compagnie, et donc par le fait même envers le papier-monnaie également. Lorsque les porteurs de papier-monnaie ont demandé qu’on leur remette leur or, il n’y a très rapidement plus eu assez d’espèces métalliques pour payer. S’en est suivie une escarmouche et plusieurs morts sur la rue Quincampoix, siège de la banque à Paris. Le papier-monnaie n’avait désormais plus aucune valeur et pour la plupart des investisseurs, les conséquences ont été dévastatrices. Suite à cet événement, les Français sont toujours restés méfiants à l’égard du papier-monnaie et du marché financier en général. Et pourtant, il s’agissait d’une innovation majeure que tous les pays ont éventuellement adoptée…

Sources:
http://www.foxbusiness.com/markets/2017/10/26/warren-buffett-bitcoin-is-real-bubble.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_de_Law