Pascal Charpentier

La plupart de nos connaissances ne s’appuient pas sur des preuves mais sur des croyances

La lecture récente du livre The Undoing Project, de Michael Lewis, m’a donné envie de vous partager certains résultats surprenants de Daniel Kahneman, spécialiste en psychologie cognitive. Monsieur Kahneman est un Israélien, né en 1934 à Tel-Aviv, et qui s’est retrouvé plongé dans les troubles de la deuxième guerre mondiale à Paris, dont les évènements dramatiques ont profondément marqué son enfance. Son père est arrêté lors de la rafle de 1941, lors de laquelle des milliers d’hommes juifs sont arrêtés. Il est relâché six semaines plus tard sous la pression de son employeur français qui avait besoin de son expérimenté chimiste. La famille Kahneman vit dans la peur perpétuelle et on demande au petit Daniel d’être vigilant avec les Allemands, et surtout de se tenir loin des SS. Un soir, alors qu’il rentre chez lui avec son étoile jaune cousue sur son vêtement, un homme en noir avec l’insigne SS se jette sur lui. En proie à une grande émotion, il croit son heure venue, mais à sa grande surprise, le SS devant lui l’enlace tendrement dans ses bras, lui ouvre son porte-monnaie et lui montre une photographie d’un petit garçon qui lui ressemble! Cette expérience sera déterminante pour Kahneman, et il cherchera toute sa vie à comprendre les comportements inattendus des humains.

Kahneman se spécialise donc dans l’étude du cerveau humain, et les résultats de ses recherches lui font comprendre que notre esprit règle ses problèmes en prenant des raccourcis. Autrement dit, le cerveau se fie à ses expériences passées pour analyser un problème nouveau. Même lorsque les faits prouvent le contraire, notre cerveau reste accroché à nos expériences passées. À titre d’exemple, il fait allusion aux Juifs français qui, même s’ils savaient pertinemment qu’Hitler les avait ciblés comme la source des problèmes allemands, restaient convaincus que l’armée allemande de 1940 se comporterait comme les soldats de 1914. Conséquemment, la majorité des Juifs français s’est réconfortée à court terme au lieu de prendre la fuite. Selon Kahneman, les gens ont tendance à remplacer une question difficile par une réponse facile. Les étiquettes mentales que les gens posent sur les choses les empêchent de bien évaluer ces dernières, et il s’installe alors insidieusement une réalité parallèle dans leur esprit sans qu’ils ne s’en rendent compte.

En plus de créer un imaginaire parallèle, les gens tirent des conclusions sur de petits échantillons qui sont contraires à la loi de la probabilité. Au cours d’une de ses recherches, Kahneman fait tirer une pièce de monnaie une dizaine de fois à pile ou face à des étudiants universitaires. Il est estomaqué de constater que lorsque la pièce tombe majoritairement d’un côté, les étudiants sont convaincus que si la même pièce était tirée mille fois, le pourcentage serait le même. Les gens pensent intuitivement que la loi des petits nombres se transposera dans les grands nombres. Selon Daniel Kahneman, les gens ne maîtrisent pas bien la probabilité, qui est un concept abstrait, ayant pour résultat des prises de décisions approximatives. Les gens se serviraient plutôt de modèles mentaux préétablis pour prendre des décisions au lieu de se fier aux faits.  Il appelle ce phénomène l’heurétisme mental. L’auteur du livre fait aussi référence aux recruteurs de basketball professionnel des États-Unis qui font des erreurs monumentales de recrutement à cause de cet heurétisme. En effet, ces derniers ont trop souvent une image mentale physique précise de ce à quoi un joueur de basketball devrait ressembler. Ils se fient donc plus à l’image du joueur qu’à ses statistiques. Plus un joueur ressemble à une vedette du passé, plus il a de chance de se faire recruter. De tels biais psychologiques basés sur l’apparence physique ne peuvent que donner des résultats aléatoires, ce qui vient confirmer que notre jugement est constamment affecté par notre mémoire.

Au cours d’une autre recherche, Kahneman demande à des étudiants de faire tourner un jeu de roulette avec des chiffres de 0 à 100. Ensuite, il leur demande d’estimer le nombre de pays africains faisant partie des Nations Unies. Le résultat auquel il arrive est invraisemblable. Plus le chiffre obtenu à la roulette est élevé, plus les étudiants croient que le nombre de pays africains faisant partie des Nations Unies est élevé.

Mais que se passe-t-il docteur ?

Daniel K. : « Le cerveau utilise un raccourci mental lorsqu’il n’a aucune idée de la réponse. Il travaille à partir de ce que la mémoire humaine lui offre. Le phénomène est si puissant qu’il détourne constamment les humains de la vérité. Notre esprit nous enfermerait dans un piège que nous aurions nous-mêmes meublé de pensées et d’images. Une fois ce piège installé, il devient pratiquement impossible de voir autrement. Sans s’en rendre compte, les humains cherchent et élisent toujours les informations qui viennent confirmer leurs pensées. »

Notre cerveau arrange donc constamment les faits et les évènements passés afin qu’ils suivent une suite logique et prévisible. Il crée donc des modèles mentaux dans lesquels on amalgame les choses, de sorte que l’on perd notre capacité à voir la réalité telle qu’elle est vraiment. À titre d’exemple, les gens pensent qu’ils peuvent prédire l’avenir alors que, sans s’en rendre compte, leur cerveau leur invente des histoires crédibles qu’ils croient. Très peu d’humains sont aptes à détecter ce mécanisme qui rend leur raisonnement déficient.

Le professeur Kahneman a gagné en 2002 un prix Nobel en économie pour ses travaux, en dépit du fait qu’il n’était pas économiste mais psychologue. En effet, les recherches de Daniel K. l’ont amené à la conclusion que les humains ne prennent pas de décisions basées sur les chiffres, mais avec leurs émotions. La compréhension que les gens ont des nombres et de la probabilité est tellement limitée qu’elle n’apporte pas ou peu de support dans leurs prises de décisions. Au contraire, c’est davantage l’histoire ou le scénario que le cerveau crée qui va déterminer les décisions qui seront prises. Selon le prix Nobel de l’économie, les gens devraient reconnaître que leur esprit est moins fiable qu’ils ne le pensent, et qu’ils ne devraient jamais faire confiance à 100% à leurs pensées. Cela leur permettrait de commencer à détecter leurs mécanismes de raccourcis intellectuels basés sur les faits récents et leur intuition. Selon Kahneman, notre esprit ressemblerait davantage à une photocopieuse qu’à un outil de précision. Il est programmé pour construire un scénario confortable, simple et cohérent, et il le crée avec les informations disponibles du moment. Cependant, il cherche rarement à élaborer sur les incertitudes déstabilisantes. Ce phénomène psychologique peut certainement expliquer les nombreuses exubérances que nous voyons en finance actuellement.