Pascal Charpentier
Marché des contrats

Correction du vendredi 5 juin

La correction de vendredi nous rappelle vraiment que le prix des métaux précieux est grandement influencé par le prix des métaux sur le marché des contrats. En effet, même si l’actif que nous achetons correspond au métal physique (ex. les fonds SPROTT), son prix dépend grandement de la fluctuation du prix de ce métal sur le marché des contrats. Ce marché suit un fonctionnement plus complexe que la simple règle de l’offre et de la demande qui régit la plupart des marchés financiers, ce qui peut créer une volatilité plus importante à court terme. Cela nous oblige à revenir constamment aux fondamentaux et à une vision à plus long terme de nos investissements. Voici quelques notions de compréhension sur le marché des contrats et ses spécificités par rapport aux métaux.

L’hôtel surréservé

Imaginez un hôtel de 100 chambres qui vend 750 réservations pour la même nuit. Le système fonctionne tant que la plupart des clients annulent avant d’arriver. Mais que se passe-t-il le jour où tout le monde se présente à la réception?

C’est exactement ce qui se passe pour l’or et l’argent sur le marché des contrats (marché “papier”) depuis quelques mois. Quand vous achetez ces métaux sur les marchés financiers, vous n’achetez généralement pas du métal. Vous achetez un contrat — une promesse sur papier. Et il existe considérablement plus de promesses que de métal pour les honorer. Un contrat à terme est une entente entre deux parties pour acheter/vendre un actif sous-jacent (or, pétrole, indices boursiers, devises) à un prix fixé à l’avance, pour une livraison possible à une date future déterminée. Puisque la très grande majorité du temps, le contrat est réglé financièrement (et non par livraison), il existe considérablement plus de contrats que de métal pour les honorer.

Deux institutions dominent la fixation des prix: le COMEX à New York (contrats à terme) et le LBMA à Londres (marché de gré à gré — plus de 90% du commerce mondial). Ni l’une ni l’autre ne sont des marchés de métal. Ce sont plutôt des marchés de contrats, ou marché papier. Et entre 97% et 99% de ces contrats ne se soldent jamais par une livraison physique, mais plutôt par un règlement en argent entre les deux parties.

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Les chiffres qui parlent

Voici l’état réel du marché de l’argent en mai 2026 :

MarchéContrat
(onces d’argent)
Métal disponible
en coffre
Ratio
COMEX (New York)575 M oz76,9 M oz7,5 pour 1
LBMA (Londres)5 à 8 milliards oz
(estimation Jensen)
~88 M oz57 à 90 pour 1
SHFE + SGE
(Shanghai)
343 M oz24,6 M oz14 pour 1
TOTAL MONDIAL~3+ milliards oz~190 M oz16 pour 1
minimum
Sources : CME Group — COMEX Daily Metal Stocks Report (mai 2026) · LBMA — London Vault Data & Clearing Data (avril 2026) · David Jensen, Substack (2024–2026) · SHFE / SGE (données officielles des bourses chinoises)

En résumé, pour chaque once d’argent réellement disponible dans le monde, il existe au minimum 16 promesses de livraison. À Londres, c’est plutôt entre 57 et 90! C’est un système de réserve fractionnaire — exactement comme une banque — avec une différence cruciale : quand une banque fait face à un « bank run », la banque centrale peut imprimer de l’argent pour la sauver. À l’inverse, personne ne peut imprimer de l’or ou de l’argent.

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Comment le système du marché des contrats fixe-t-il les prix?

Le prix de l’argent n’est pas seulement déterminé par l’offre et la demande de métal physique. Il aussi et surtout déterminé par l’offre et la demande de contrats papier.

En d’autres mots, les banques de lingots (JP Morgan, HSBC, UBS…) émettent des contrats sans posséder tout le métal correspondant. En vendant ces contrats, elles augmentent l’offre apparente — plus d’offre, même fictive, fait baisser le prix. C’est la loi de l’offre et de la demande appliquée à de la matière qui n’existe pas.

Ce mécanisme a permis, depuis les années 1980, de maintenir les cours de l’or et de l’argent à des niveaux artificiellement bas, évitant ainsi que la perte de valeur des monnaies fiduciaires ne devienne trop flagrante. Le système papier a, en quelque sorte, acheté du temps au dollar.

    ▸ Lire aussi : « Les 3 fonctions d’une monnaie »
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L’argent : le canari dans la mine

Le métal argent est le maillon le plus fragile du système papier puisque l’écart entre les promesses papier et le métal physique réellement disponible est plus grand que pour n’importe quelle autre matière première. Son déficit structurel chronique pourrait provoquer une rupture dans le marché des contrats sur les métaux précieux.

Savez-vous que le marché de l’argent entre dans sa sixième année consécutive de déficit en 2026? Du jamais vu. En fait, depuis 2021, 762 millions d’onces ont été retirées des stocks mondiaux sans être remplacées. C’est presque une année complète de production minière mondiale qui a disparu.

Pourquoi l’argent craque en premier? Parce qu’il a une double nature unique : c’est à la fois un métal monétaire ET un composant industriel irremplaçable. Qu’il soit utilisé pour les panneaux solaires (151 M oz en 2026), pour les véhicules électriques (50 M oz/an) ou pour les semi-conducteurs 5G, une fois utilisé, l’argent est perdu de façon permanente. À l’inverse, l’or, lui, est principalement thésaurisé, c’est-à-dire qu’il reste dans les coffres.

Et la prochaine vague arrive : les batteries à électrolyte solide pourraient nécessiter jusqu’à 1 kg d’argent par batterie, contre 25 à 50 g actuellement — un multiplicateur de 20x à 40x.

La ruée a commencé

Par ailleurs, depuis la fin 2024, un grand changement s’opère sur le marché des contrats. De plus en plus, les détenteurs de contrats ne se contentent plus du règlement financier. Ils veulent désormais le métal en livraison physique. En conséquence, l’inventaire de métal livrable descend continuellement.

IndicateurChiffreSignification
Livraisons COMEX 2024203 M ozNiveau de référence
Livraisons COMEX 2025474 M oz+133% en un an
Décembre 202565 M ozRecord mensuel absolu
Janvier 2026,
1re semaine
33,5 M oz retirées26% de l’inventaire
en 7 jours
Inventaire livrable
COMEX depuis 2020
De ~400 M oz
à 76,9 M oz
Baisse de 80%
Sources : CME Group — COMEX Daily Metal Stocks Report (mai 2026) · Phil Phillips — « Silver Standing for Delivery », RealClearMarkets (mars 2026)

Qui prend livraison? Pas les industriels — ils s’approvisionnent plutôt directement auprès des mines. Ce sont des fonds souverains, des capitaux institutionnels, des acheteurs qui ne s’annoncent pas. JP Morgan, par exemple, a émis 99% des avis de livraison sur 8,1 millions d’onces en une seule journée de janvier 2026. De son côté, Sprott a doublé son programme d’achat physique à 2 milliards de dollars — chaque dollar servant exclusivement à acheter des barres d’argent réelles, les retirer du marché et les entreposer dans les coffres de la Monnaie Royale Canadienne. Finalement, la Chine a reclassifié l’argent comme matériau stratégique et en a importé 836 tonnes en mars 2026, un record sur 18 ans.

Le scénario du short squeeze est simple : six ans de déficits ont vidé les coffres et les demandes de livraison explosent. Le jour où suffisamment de détenteurs exigent leur métal en même temps, les vendeurs à découvert devront acheter du physique sur un marché en pénurie. Le découplage a d’ailleurs déjà commencé : entre le 30 décembre 2025 et le 1er janvier 2026, l’argent physique s’est échangé jusqu’à 80% au-dessus du prix papier.

    ▸ Lire aussi : « Rupture de stock de l’argent imminente »
    pascalcharpentier.com

Papier versus physique: ce qu’il faut retenir

 Marché papier (contrats)
(COMEX / LBMA)
Métal physique (ou fonds SPROTT)
Ce que vous achetezUn contrat — une promesseLe métal lui-même
Adossé à du métal?13-14% (COMEX)
1-2% (LBMA)
Oui, à 100%
Risque de contrepartieOui — si l’émetteur
ne peut pas livrer
Non — vous possédez
l’actif directement
En cas de ruéeRèglement en espèces
(pas en métal)
Vous avez votre
métal en main
Si le déficit s’aggraveShort squeeze potentielVotre métal prend
de la valeur
Sources : CME Group — COMEX Daily Metal Stocks Report (mai 2026) · LBMA — London Vault Data (avril 2026) · David Jensen, Substack (2024–2026) · Ed Steer — Gold & Silver Digest

Conclusion

Les fondamentaux soutenant le choix d’investir dans les métaux précieux sont plus solides que jamais, l’or et l’argent étant au centre de l’affrontement monétaire entre le front de l’Est et le front de l’Ouest. Tandis que l’Est accumule les métaux (et multiplie les achats à chaque baisse), l’Ouest a encore le contrôle sur le système de négociation et les prix. Mais pour combien de temps encore?

Le système papier du COMEX et du LBMA a multiplié les promesses sur les métaux : 16 réclamations pour chaque once d’argent réelle, 57 à 90 à Londres, comme démontré dans le graphique plus haut. Ce mécanisme a permis de fixer un prix artificiellement bas pendant des décennies.

Mais les coffres se vident, le déficit d’argent entre dans sa sixième année, les livraisons ont doublé en un an, et les banques centrales, les fonds souverains et les grandes institutions accumulent du métal physique à un rythme sans précédent. Dans la dernière année, tous ces éléments nous indiquent que nous sommes dans le chant du cygne de ce système.

Dans ce contexte, il est impératif de faire la distinction entre les investissements physiques, garantis par du vrai métal (ex: SPROTT) et les investissements par sur le marché des contrats, beaucoup moins solides. En effet, le jour où le système papier ne pourra plus honorer ses promesses, le prix sera probablement fixé non plus par les contrats, mais par la (non-)disponibilité du métal lui-même.

Ceux qui détiennent le solide seront du bon côté de l’histoire.

    ▸ Lire aussi : « Investir dans le solide »
    pascalcharpentier.com

Sources

  • CME Group — COMEX Daily Metal Stocks Report (mai 2026)
  • LBMA — London Vault Data, Clearing Data (avril 2026)
  • Silver Institute / Metals Focus — World Silver Survey 2026
  • Reuters — « Silver faces sixth year of deficit » (15 avril 2026)
  • David Jensen — Analyses du levier papier/physique (Substack, 2024-2026)
  • Ed Steer — Gold & Silver Digest (analyses COT et flux physiques)
  • Phil Phillips — « Silver Standing for Delivery » (RealClearMarkets, mars 2026)

Articles de l’auteur — Pour approfondir

« La rareté des métaux sonne la fin de l’illusion pour le dollar »  —  5 mars 2026

« Rupture de stock de l’argent imminente »  —  28 avril 2026

« Pénurie d’argent à la bourse de Londres »  —  31 janvier 2025

« Les 3 fonctions d’une monnaie »  —  16 mars 2026

« Investir dans le solide »  —  19 novembre 2025


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