Atnaé Lussier
Hausse de taux

Voilà la conclusion à laquelle arrive Luke Gromen dans une démonstration percutante lors d’une récente entrevue avec Alexej Jordanov (lien). Selon lui, peu importe la politique monétaire adoptée par la Fed — baisse ou hausse des taux —, les conséquences seront les mêmes : une hausse de l’inflation. Cela s’expliquerait par l’atteinte d’un seuil critique d’endettement, à partir duquel l’effet budgétaire inflationniste d’une hausse des taux finirait par surpasser son effet restrictif traditionnel sur la demande économique. La FED, qui est en train de franchir le dit seuil critique, aurait ainsi perdu sa capacité à freiner l’inflation. Examinons la logique soutenue par Gromen.

Baisse de taux

La baisse des taux alimente la demande de toutes sortes, ce qui pousse les prix à des niveaux supérieurs. Il n’y a rien de nouveau ici. Le crédit devient moins cher. L’immobilier, la consommation et les investissements repartent. On crée davantage de dollars dans le système bancaire, ce qui relance l’inflation. La baisse des taux affaiblit également la valeur du dollar, de sorte que les importations coûtent plus cher — ce qui est aussi inflationniste.

Hausse de taux

La logique classique veut qu’une hausse de taux, quant à elle, ralentisse l’économie et exerce une pression désinflationniste. Cette logique tient la route dans une économie peu endettée, mais, selon Gromen, elle s’inverse lorsque la dette brute du pays dépasse 130 % du PIB — seuil critique dont les États-Unis se rapprochent dangereusement. Selon l’analyse historique qu’il cite, au cours des 220 dernières années, 53 pays auraient franchi ce seuil et tous auraient fini par réduire le poids réel de leur dette par l’inflation ou la dépréciation de leur monnaie. Le Japon, longtemps présenté comme la seule exception, montrerait maintenant, selon Gromen, les premiers signes d’une dynamique semblable.

En d’autres mots, au-delà de 130% du PIB, le coût du service de la dette explose, ce qui oblige le gouvernement à émettre davantage de bons du Trésor. Or rappelons qu’à l’heure actuelle, les grands acheteurs naturels d’obligations américaines — la Chine et le Japon— s’en débarrassent. Il n’y a donc plus assez d’investisseurs pour absorber cette offre supplémentaire massive. Les autorités doivent intervenir pour éviter un krach obligataire (qui ferait encore plus augmenter le coût de la dette). La dette est alors monétisée (rachetée par les banques et banque centrale et gouvernements), ce qui attise à nouveau l’inflation…

Le paradoxe des taux

Gromen appelle ce phénomène « le paradoxe des taux ». Plus la Fed monte les taux pour combattre l’inflation, plus elle aggrave le déficit du pays, plus elle doit monétiser et plus cela crée de l’inflation. C’est un cercle vicieux dont il semble impossible de sortir. D’ailleurs, ce processus est déjà amorcé : les banques commerciales américaines détiennent un niveau record de bons du Trésor — environ 2 058 milliards de dollars —, financés par des facilités de la Fed. Il s’agit d’une forme de monétisation qui ne dit pas son nom.

Le phénomène se trouve encore accentué du fait qu’environ 71 % de la dette négociable américaine détenue par les investisseurs arrive à échéance dans les cinq prochaines années, dont environ 36 % en moins d’un an (source). L’effet d’une hausse de taux sur le taux moyen effectif est donc immédiat.

On arrive à un stade où l’effet inflationniste produit par le canal budgétaire devient plus puissant que l’effet désinflationniste produit par le canal économique.

Pourquoi la situation a-t-elle changé ?

Ce mécanisme n’existait pas lorsque la dette brute était à 60 % du PIB, ni même à 100%. À ce niveau, la Fed pouvait monter les taux, accepter une récession et l’inflation mourrait. Mais selon les conclusions de Gromen, au-delà de 130 %, le service de la dette devient si massif que chaque hausse de taux crée plus de déficit et plus d’impression monétaire qu’elle ne détruit de demande.

Dans le cas des États-Unis, une hausse des taux augmente la charge d’intérêt sur une dette de plus de 40 000 milliards de dollars, creusant davantage des déficits annuels qui dépassent déjà 2 000 milliards. Par conséquent, les besoins de financement continueront d’augmenter considérablement, ce qui forcera les autorités à soutenir encore davantage le marché obligataire, notamment en imprimant de nouvelles devises qui serviront à l’achat de ces obligations en surplus.

Luke Gromen affirme qu’au stade actuel, l’inflation est mathématiquement inévitable. La seule façon d’éviter le piège serait que les États-Unis fassent défaut sur leur dette, ce qui est tout simplement impensable. Selon lui, le gouvernement américain va toujours payer chaque dollar promis au détenteur de dette, mais les dollars remboursés n’auront plus la même valeur. Ce dollar achètera désormais un café plutôt qu’un repas.

En conclusion

Gromen a choisi de se positionner dans l’or, l’argent et le bitcoin afin de traverser cette crise qui, selon lui, pourrait se déployer plus rapidement qu’on ne le croit. Il mentionne qu’il n’a plus l’intention de synchroniser ses entrées et sorties dans ces actifs, même si la volatilité sera extrême, car à la fin de la partie, ce qui compte selon lui, c’est d’avoir les bonnes pièces en main.

La question n’est plus de savoir si cette inflation arrivera, mais plutôt à quelle vitesse elle arrivera. Le marché a encore tendance à faire le raccourci traditionnel « taux élevés = mauvais pour l’or » mais tout cela est sur le point de changer lorsque les investisseurs vont réaliser que les obligations ne sont plus le refuge pour la situation actuelle.


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